Lundi
5 Octobre 15 h 00 mn
" Fait nous
danser Julie la Rousse
Toi dont les baisers font oublier ...
Petite gueule d'amour, tu es à croquer
Chapeau bas tu travailles en artiste
Tu soulages sans revendiquer
Les ardeurs extra-républicaines ... "
(Air
connu)
Entassés dans un vieux GMC depuis la veille au matin, les
hommes de la 4 ème section de la "Compagnie de Marche" du premier
Bataillon du 23 ème Régiment de Tirailleurs Algériens ne se posent aucune
question concernant leur destination: ils s'en foutent. Le paysage est
splendide: ils s'en foutent. La seule chose qui compte pour eux, c'est la
quille, le mot de la fin qui indiquera la fin de leurs maux. Roule ma
poule, les dés sont pipés, tu n'es pas maître de ton destin ... le
seras-tu un jour?
Par suite de considérations hautement stratégiques, il a
fallu créer une compagnie supplémentaire pour étoffer ce bataillon
pseudo-opérationnel, spécialisé dans les bouclages, les chefs supérieurs
ont donc demandé des volontaires aux diverses unités composant le Régiment. Le
résultat était prévisible, les élus de Dieu le Père se sont révélés être des
"désignés d'office" dont on désirait se débarrasser.
Ainsi Bicanet,
un géant rouquin et barbu qui a failli tuer un copain au champ de tir se
trimballe un fusil-mitrailleur, Potoski, dont la façon de tenir la comptabilité
du Foyer était très personnelle porte le poste de radio, un petit ANPRC6.
Jacob, qui a fait ses classes en Allemagne, s'est retrouvé caporal-chef dans
cette unité sans savoir pourquoi, le fonctionnaire des affectations a du croire
qu'il était juif et l'a envoyé chez les tirailleurs algériens pour se marrer.
En ce qui
concerne Landier, après avoir passé un bon moment à l'Action Psychologique,
Cinquième bureau, il est parti en permission de détente, on a profité de son
absence pour le muter dans cette Compagnie supposée de Choc.
Ce sont les seuls métropolitains de cette section.
L'intégration étant à la mode, "Tous Français de Dunkerque à
Tamanrasset", et excepté un Pied-Noir, Lopez, un petit brun à lunettes
originaire du quartier de la Marine à Oran, le reste de cette brillante
équipe est constitué de "Français-musulmans", un label apprécié
diversement par ceux qui en sont justiciables. Ils ont, eux aussi, de bonnes raisons
d'être ici. Bouarfa, une autre armoire à glace, surnommé Zobi-Wahad, trop bien
monté, est interdit dans tous les bordels de l'Oranais, Sakraoui s'est bagarré
avec un sous-officier corse, les allures trop féminines du Kaoued affolaient
les compagnons de chambrée en manque de bromure, les volontaires pour l'alésage
se tabassant sans cesse, Benaceur est considéré comme un déserteur
professionnel, en réalité c'est un fainéant, Taïbi a perdu son sac marin
complet, un crime, Refaï ne parle pas un poil de français, il posera moins de
problèmes ici,
Normalement
cette section est commandée par un sous-lieutenant appelé, Caprin. Lorsqu'il a
pris contact avec cette fine fleur de l'armée française, il a compris tout de
suite qu'il devrait diriger une vraie bande de craignos et immédiatement fait
valoir ses droits à la permission de détente. Il essaie maintenant de rester en
France par tous les moyens : jaunisse, dysenterie et autres combines
pseudo-médicales. Il préfère être réellement malade en métropole que jouer les
gentils animateurs dans ces conditions. Il aurait pu y penser plus tôt et
simuler le mal au dos, ou au genou, comme beaucoup de petits malins. Il va
faire jouer tous les pistons possibles, une expérience qui lui servira plus
tard. C'est ainsi que Djebbar, sergent d'active se retrouve à la tête de cette
bande de rigolos. Français-musulman, ex-fellouze rallié, quelques temps harki,
il a bénéficié de la volonté d'intégration affichée par le gouvernement de la
République, une promotion d'ailleurs justifiée dans ce cas particulier. Il est
intelligent, costaud, les avant-bras d'un boxeur poids-lourd, et compense son
"handicap culturel" supposé par un solide bon sens. C'est le seul
militaire de carrière de la section.
Cette section
et trois autres du même tabac sont sous les ordres d'un fou furieux, le
capitaine Schläfli, un individu qui débute toute conversation par:
- Arrêtez de vous branler, bande de brêles!
Ce qui pourrait être traduit par "bonjour"
en français usuel, et la termine rituellement par:
- ça vous fera
la bite, bande de brêles!
Qui pourrait signifier "Au revoir". Ce ne
sont, toutefois que des hypothèses, aucune confidence émanant de l'intéressé ne
permet de les confirmer.
Ce langage remarquablement fleuri, qu'il estime viril
et motivant, ne provoque d'ailleurs aucun enthousiasme chez les interpellés.
Ils ont, ensemble, participé à diverses opérations depuis
juillet: "Etincelle" dans les monts du Hodna, "Jumelles" en
Grande Kabylie, sans que le moindre accrochage ait eu lieu, pas de fellaghas à
l'horizon. Un mois de repos en base arrière à Fornaka, à côté de Mostaganem et
depuis dimanche matin aux aurores ce bataillon repart pour une destination
connue seulement des chefs.
Djebbar, chef de section, est assis à côté du chauffeur,
un tringlot inconnu, et tous les autres sont entassés à l'arrière du GMC.
Landier et Jacob, anciens camarades de maternelle et de collège, se sont ainsi
retrouvés troufions dans la même section.
Bien calés derrière la cabine pour éviter les aérations
intempestives, ils écoutent religieusement sur leur Bambin Grammont "la
Voix du Bled", l'émission de l'après-midi, seul lien avec ce qu'ils
considèrent, à tort ou à raison, comme le monde civilisé. Après
l'indicatif " les Dragons de Noailles ", un air martial
d'introduction et entre deux propagandes du style " quelle chance vous
avez de voir du pays ", René-Louis Lafforgue les fait rêver au
retour dans les familles. Pendant ce temps le paysage défile, ils s'en
foutent, ils en ont tellement vu de paysages sublimes, que leurs yeux en sont
gavés pour la vie.
Les quatre métros ont "fêté" leur départ
en opérations avec quelques bouteilles d'un rosé du Dahra, un Souaflias, en
écoutant le "petit bal du samedi-soir", sur un poste de radio
bricolé, un C9 appareil à Gégène au repos muni de piles américaines. Jacob a lu
et relu la lettre de sa mère, elle lui écrit tous les jours, en opérations il
aura moins facilement des nouvelles. Bicanet a raconté une énième histoire de
fille, qui, d'après lui, réclamait être sautée, elle-aussi, "elle en
voulait, elle en a eu". Potoski a résumé un passage de la dernière lettre
de sa fiancée. Ils ont bien rigolé: lors de son départ au service, son visage
était parsemé de boutons, acné sans doute. Ils ont, depuis quelques temps,
mystérieusement disparu et, tout joyeux, il a fait part de cette intéressante
nouvelle à Edwige, sa promise. Elle a annoncé la nouvelle au toubib. Ce vieux
farceur, pour la faire enrager, lui a affirmé que son futur avait "jeté sa
gourme". Elle s'interroge à ce sujet... Il est vrai qu'après plus de
deux ans en promenade de santé aux frais de la Princesse République, ils
reviendront différents. Landier s'est contenté d'écouter, il est en deuil de sa
mère, un deuil patho, et n'aime pas faire de confidences, croustillantes ou
pas. Que dirait-il?
Dans le GMC,
Bicanet est installé à gauche de Landier et Potoski jouxte Jacob. Lopez pionce
appuyé sur Potoski. Le voyage dans ces conditions n'a pas favorisé la
digestion, ils ne sont pas en grande forme.
Les français-musulmans essayent de roupiller aussi,
leur radio est branchée elle aussi, diffusant des musiques aux sonorités
mystérieuses. Tout l'arrière du GMC est un magma d'individus enchevêtrés avec
armes et bagages. Ils essaient de ne pas avoir mal aux reins.
Ils sont partis
dimanche très tôt et les patelins ont défilé: Relizane, Orléansville, Blida,
l'Arba, Alma, Ménerville, arrêt pour la nuit.Pas un seul n'a eu le courage de
monter la petite tente, ils ont dormi, la plupart dans la caisse du camion,
quelques-uns en dessous. Cet engin est devenu leur refuge, leur point
d'attache.
Rebelote, Palestro, Bouira, Bordj Bou Arreridj,
Sétif, Constantine, et maintenant ils quittent les grandes routes, partent vers
le Nord, on a fini par leur dire qu'ils allaient en direction de la
presqu'ile de Collo. Opération "Emeraude". Les gorges de Grarem
passées, un barrage de contrôle, la zone d'insécurité commence, affirme une
pancarte, interdiction de circuler sans escorte, et pas le droit de rouler de
nuit! Joyeux. Ils arrivent à El Milia, encadrés par des AMX, tous les bleds
traversés sont déserts, la vie a disparu, on ne voit que des troufions en
armes, finissent par débarquer à Arago. Un sacré village : pas une seule
maison en état ne subsiste, que des tas de pierres! On croirait un coin de
Rouen après les bombardements de la libération. On devine les restes d'une
école, c'est tout. Une rose s'ennuie, toute seule au milieu des ruines, pas
encore fanée, elle a le moral, seule preuve qu'il y a bien eu des habitants
ici. Où sont-ils passés? Une batterie d'artillerie ex-coloniale devenue de
Marine, est déjà installée à côté. Ils sont arrivés les premiers et ont pris le
meilleur emplacement.
Derrière eux, à cent mètres environ, une petite
montagne, très pentue, très peu de végétation, petit torrent qui dégouline
péniblement, mais quand il perd les eaux il vaut mieux ne pas se trouver sur le
chemin, oued et ouadi.
La routine reprend le dessus, monter la grande tente
modèle 58, placer son barda, aller chercher les lits picots, organiser leur
semblant de petit domaine. Les artilleurs préparent une Drop-Zone, pour évacuer
les blessés par hélico et surtout apporter le liquide. Rites habituels de
l'installation. Le capitaine, sans doute pour se dégourdir les cannes, commence
à repérer, à cogiter. Mauvais signe. Il a mis le képi bleu-ciel, des gants, il
sort une boite de cigares. Il ne lui manque que le monocle. C'est lorsqu'il a
des idées qu'il est le plus inquiétant.
Sentant le danger, Bicanet et Potoski vont négocier
deux caisses de bière chez les artilleurs, ils prendront aussi du gazouz.
Jacob organise le tour de garde de la tente, liste, mot de passe,
Landier va aux informations concernant le courrier à la popote des artilleurs,
l'installation du groupe électrogène, et Djebbar surveille, inquiet, le
reste de la section.
Ils ont bien
senti le vent les quatre métros, car, soudain, Schläfli se déchaine: il faut
aménager des feuillées (ou latrines)! Depuis que Philippe Auguste a pris
d'assaut le Château Gaillard en attaquant par les latrines (ou feuillées), les
militaires du monde entier connaissent l'importance stratégique de ce lieu. Le
fou de capitaine a eu le temps, pendant le voyage, de penser abstrait,
mathématique.
La compagnie a eu des problèmes à Yakouren en Grande
Kabylie avec la dysenterie et il est bien décidé à ne pas se trouver confronté
à une situation identique. Il repère un endroit favorable, puis réunit les
quatre chefs de section, sort un papier et leur expose son plan de bataille,
préparé dans les moindres détails, qui doit faire de lui " l'Imhotep des
feuillées (ou latrines) ".
1°- Tracer un carré de douze mètres de côté.
2°- Tracer les médianes de ce carré.
3°- Tracer les médianes des quatre carrés
ainsi déterminés.
4°- Les segments
médians des quatre côtés du carré constitueront la base des quatre latrines,
une par section, on creusera des trous de cinq mètres de long, deux mètres de
profondeur et un mètre de large. Les feuillées se feront donc face deux à deux.
La terre remuée, qui aura augmenté d'un tiers son
volume, c'est sûr, servira, agglomérée à des pierres récupérées des ruines à
construire sur trois côtés de chacune des fosses, des murs d'une hauteur de un
mètre cinquante, qui protégeront des vents défavorables, c'est le cas de le
dire. Sur chacune des fosses ainsi édifiées, six planches ou branches d'arbres
relativement solides seront disposées, permettant à sept tirailleurs d'être en
position de travail simultanément.
En cas d'épidémie on pourra ajouter une planche. Ce n'est
pas tout. Pour les "cadres", chefs de section et sous-officiers, une
installation "homothétique" de rapport positif 0,5 sera mise en
place, les latrines du capitaine, centre d'homothétie sont prévues sur une
petite butte de terre, le tout dans l'axe approximatif de la vallée. Avec les
tentes bien alignées dans le prolongement, l'ensemble aura, vu d'avion, une
allure de bateau. Symbole : ils sont dans le même. Les latrines des
cadres auront un toit mais pas de portes, celles du capitaine pourront être
complètement closes, si l'occupant en ressent le besoin. La hiérarchie est
respectée. Les travaux préparatoires de tracé prennent un bon bout de
temps, une certaine incompréhension de l'expression " segments médians
" ainsi que des nécessités de "l'homothétie" étant
perceptible chez les gradés et une énorme perplexité ayant saisi les hommes de
troupe quant à l'utilité, voire même l'existence d'une telle notion.
Le rappel des fuyards ayant été sonné, les métros
sont revenus, pas ravis du tout, on commence les travaux, chaque tirailleur
étant muni d'une petite pelle américaine.
Le capitaine a retrouvé un sifflet et en use avec
joie, il adore le mot "homothétie", il exhibe sa culture, c'est son
droit, il veut communiquer son dynamisme à ses hommes par des astuces
incompréhensibles, de fait le rythme est soutenu mais surtout parce que tous en
ont marre de ses conneries. Il arpente le terrain ganté beurre frais, badine à
la main, Chiquito au bec, kébour sur le citron, chèche en guise de foulard, il
plastronne, impérial.
De temps à autre les artilleurs viennent contempler
quelques instants ces travaux grandioses et repartent, hilares. La terre est
dure et l'effort épuisant. Jacob recommence les tours de garde, il faut inclure
les nouveautés, l'homme de garde devra faire le tour complet, en passant
derrière les feuillées du capitaine.
Avec toute cette activité fébrile l'heure du
"repas" est vite arrivée. La "troupe", fourbue, déguste le
réchauffé, une boule de couscous et du mouton cuits le samedi avant le départ.
Bicanet pique une colère, une fois la quille il ne mangera que du halouf tous
les jours pendant dix ans au moins et qu'on ne lui montre pas du couscous, même
en peinture! Zobi-Wahad lui demande ce qu'il est venu foutre ici, en tout cas
c'est pas lui qui lui a demandé de venir, il n'a qu'à la boucler. Ils se
dressent, prêts à la castagne. Jacob intervient et décrit la situation
présente avec réalisme:
- Ici il n'y a aucun volontaire, on est tous des
appelés, vous battre d'accord, mais dehors, comme ça moi je ne verrai rien, si
vous voulez faire du rab vous pouvez compter sur Schläfli, il est capable de
vous mettre quarante-cinq jours de taule. Moi, Jacob je ne veux pas en faire à
cause de vous. Si je suis obligé, je ferai un rapport et vous l'aurez dans
l'os. Point final.
Raisonnement
qui s'impose à tous par sa clarté. Faire du rab est leur hantise, l'argument
décisif. Ils ont tous fait un peu de taule, amnistiée par De Gaulle au quatorze
juillet, mais maintenant il n'y a pas d'élection à l'horizon rapproché et le
capitaine est un enragé définitif. La tension s'apaise instantanément, le calme
revient durablement.
Landier, sous-off, mange à la popote des artilleurs,
à la table des appelés. Correct. Dans les discussions qui s'engagent alors, il apprend
que c'est un coin où traînent deux bandes de fellaghas insaisissables, des gars
qui connaissent bien le pays. Le Bataillon de Corée a fouillé la montagne
derrière, altitude mille mètres environ, personne, ils sont repartis. Ici, ce
sera la base opérationnelle des tirailleurs censés protéger la batterie
d'artillerie et visiter le secteur. Après un ratissage général, pour
reconnaître le terrain, qui aura lieu demain, les sections
"nomadiseront" à tour de rôle ou ensemble, suivant l'humeur vagabonde
des chefs, les renseignements ou la nécessité, une seule restant de garde à
tour de rôle. Le PC du bataillon s'installera dans le coin, si tout va bien.
Fatigué, Landier retourne avec ses potes, leur rapporte quelques concombres
farcis dans un papier-journal "l'Echo d'Alger" et leur raconte ce
qu'il a appris.
Potoski s'est débrouillé une gourde de schnaps chez les
tringlots, en échange d'un bouquin de cul qu'il avait acheté, "le
troisième trou", refusant de se fier à un mystérieux avertissement sur la
quatrième de couverture "n'est pas celui qu'on pense", il a eu
tort, s'est fait avoir, en réalité ce sont les mémoires d'un joueur de golf. Le
tringlot sera parti demain, une veine pour lui. La goutte semble bonne. Il n'y
a pas que des inconvénients à ne pas être musulman. Ils regardent le
journal, puis discutent du pays, du boulot qu'ils vont retrouver ...
Lundi 5 Octobre, 22 h 00
C'est l'heure, le groupe électrogène s'arrête. Le
Kaoued prend le tour de garde, tous les autres s'endorment vite fait.
Mardi 6 Octobre, 00 h 05
AM
Un boucan invraisemblable: la batterie effectue un tir de
harcèlement, au 105, sur des objectifs repérés de jour. Histoire de créer
une atmosphère d'insécurité chez les fellouzes, et d'empêcher de dormir les
tirailleurs. Surpris dans leur sommeil, ils ont bien du mal à se rendormir et
se demandent si ça sera le concert tous les soirs. Pas la joie. Naadin oumouk !
Mardi 6 Octobre, 5 h 00 AM
Tout le monde
debout! Le clairon a sonné et les feuillées sont étrennées. Une seule branche a
craqué, avec l'humidité nocturne elle s'est amollie permettant de glisser et
voilà le travail. Pas heureux le gars.
Un coup de café dégueulasse, gib el kaoua, le
cuistot s'est trompé un jour et a mis de l'huile à la place de l'eau, il en
restera toujours un petit arrière-goût. Un coup de schnaps pour les
non-musulmans. Ablutions minimales. Distribution des boites de ration et du
pain, la boule pour quatre, pas de baguette ici.
La première section au repos, Schläfli prend le
commandement de la deux, l'adjudant-chef Horner qui la commande
habituellement fait la gueule, Profizi le chef de la trois et Djebbar
respirent, ils sont tout contents, le fou sera occupé ailleurs.
Mini Briefing. Le capitaine explique le turf: une fois
traversée la rivière qui longe leur campement, et après une marche d'approche
en terrain plat, deux lignes de crêtes perpendiculaires à la rivière se
dessinent, orientées vers l'est. Lui, Schläfli, dirigera la deuxième section
qui ratissera la pente la plus au nord, Djebbar suivra la première ligne de
crêtes qui mène au Taïrao, 1185 mètres, Profizi suivra l'autre, légèrement au
sud. Entre les deux il n'est pas possible de visiter le thalweg à cause du
torrent qui vadrouille, les ponts qui permettent de passer d'un côté à l'autre
sont coupés à ce qu'il paraît, la progression serait trop difficile et lente,
regardez bien, on fouillera plus tard, on est là pour un bout de temps, on va
participer au bouclage c'est tout. Promenade de santé, pour voir le paysage,
d'après lui. Une région particulièrement humide, si l'on se base sur la verdure
et les ruisseaux indiqués sur la carte ... Le capitaine donnera les
objectifs précis qui lui seront communiqués au fur et à mesure suivant la
progression du ratissage des paras de la Légion qui partent de Boukhoura,
un peu plus au nord et l'évolution de la situation, on ne sait jamais ...
Mardi 6 Octobre 5 h 30 AM
Evidemment
Djebbar, plus petit gradé chef de section a droit au parcours le plus
difficile. La compagnie démarre, le soleil n'est pas encore levé, ce feignant,
s'il pouvait faire surface le moral remonterait tout de suite. Frisquet. Une
fois traversé le petit pont de planches les sections se séparent. Djebbar et
ses rigolos se retrouvent bientôt face à un petit raidard en Z taillé au flanc
d'une petite falaise.
Le chemin n'est guère large, étayé de temps à autre
par des bouts de bois branlants. Djebbar ouvre la marche avec Jacob,
accompagnés de Potoski qui tient le poste de radio, les tirailleurs de base
suivent péniblement, Landier ferme la marche avec les fusils-mitrailleurs et
leur barda. Le premier est porté par Bicanet le rouquin teigneux et le second a
été affecté au Kaoued par le capitaine. Le gamin en a refusé les avances et
s'est vu attribuer le port de cet engin "jusqu'à la gauche" une
expression d'avant 1914 ressuscitée pour l'occasion. Ce sont de vieux 24-29
d'un poids tout à fait respectable et d'un fonctionnement capricieux. Bouarfa
et Zobi-Wahad trimballent les chargeurs, pas plus facile.
L'habillement est assez négligé, curieusement le
capitaine s'en fout. Son ordonnance est chargé pour deux donc le problème
n'existe pas pour lui. Ils ont tous les rangers, le treillis kaki plutôt sale,
le sac à dos avec la bouffe et quelques bricoles, les brelages, les gourdes,
les chargeurs et, bien sûr, les armes. Landier et Jacob ont posé la Mat 49 sur
le sac à dos, le chargeur et la crosse encadrant le cou. Le Kaoued, qui est le
seul à avoir mis le casque léger, les autres ont le béret, en bave, ça se
voit, Landier lui donne un coup de main. Contraint et forcé, sinon toute la
section resterait en carafe, pas trop traîner dans une situation semblable.
Mardi 6 Octobre 7 h 30 AM
Ils arrivent en
haut de la montée et se retrouvent en plein vent sur la ligne de crêtes. Trop
froid pour s'arrêter ici. Un coupe-feu a été tracé au bulldozer probablement,
il y a déjà quelques années, environ trois mètres de large, qui court sur les
sommets.
La clarté commence à se faire. Par endroits, des
arbres, oliviers, bouleaux, sapins, à d'autres des buissons, et même des
petites clairières dénudées. Pentes relativement douces, pas toujours. Ce n'est
pas de la haute montagne. Bouarfa, victime d'un besoin pressant, s'écarte un
instant du groupe et, surpris, découvre une merde fraîche. Toute la section est
immédiatement rassemblée autour. D'une observation approfondie il appert qu'il
existe au moins un individu qui se promène dans la nature, dont l'alimentation
semble insuffisante. Constatation inquiétante? Comme le vent prend des
forces, ils se dépêchent pour aller à couvert se reposer un peu.
Sur leur chemin ils découvrent, un peu plus loin, dans un petit cratère une
énorme tache de sang, avec de la viande émiettée tout autour, des viscères,
etc. ...
Une tête de bourricot est accrochée dans un buisson,
sanguinolente, les yeux grands ouverts, la gueule béante, les dents apparentes.
Rictus dérisoire. La pauvre bestiole roupillait, elle a dû prendre un obus de
105 en plein bide et a explosé. Pas eu le temps de se demander ce qui lui
arrivait. D'habitude ce sont les aviateurs qui, ne pouvant rentrer sans danger
avec les roquettes, s'en débarrassent en les larguant sur les bourricots ou les
brêles. Les artilleurs ont pris la relève. Vision surréaliste. Pas joli joli .
Mardi 6 Octobre 8 h 45 AM
Il a fallu marcher
un bon moment pour trouver l'endroit idéal mais ça y est! On s'écarte du
coupe-feu, Djebbar reconnaît les lieux, à couvert mais avec une bonne
visibilité.
On devine plus qu'on ne les voit vers le Nord un ou deux
gus de la section où sévit Schläfli, et vers le Sud, pas très loin à vol
d'oiseau, on distingue un genre de petit col entre deux bosses verdoyantes. Ils
s'arrêtent, posent le barda et s'installent pour casser une croûte.
Surprise! Potoski a trimballé la gnôle! Sympa, ça c'est un
pote, un vrai, il possède le don très rare de savoir faire plaisir. Il a
vraiment le sens de l'essentiel. Tous ouvrent les boites de ration. Bicanet, à
qui la promenade matinale a ouvert l'appétit, dévore le thon à l'huile,
mais pique une crise en faisant semblant de découvrir qu'on lui a donné des
rations musulmanes. De temps à autre il a besoin de se défouler, il lui faut un
prétexte. Du mouton en guise de singe, on aura tout vu ! et le voilà lancé.
Zobi-Wahad profite de l'occasion pour manifester son opposition radicale aux
opinions émises sans délicatesse ni nuances par Bicanet. Une délicate
controverse s'annonce, dont l'issue est incertaine. C'est parti !
- Tu n'aimes pas le mouton c'est parce que tu
n'es pas un homme, un vrai!
- Tu veux que je te le prouve que je suis un
vrai homme? Hein, tu le veux?
- Non, c'est pas utile! Nous on est des vrais
hommes, mais vous les français vous en êtes pas!
- Et pourquoi ça pauvre con?
On arrive au moment crucial, celui où les vérités fondamentales
vont être proclamées à la face du monde.
- C'est à cause du "bekchicha"! Tu as le
bekchicha, moi pas, connard!
- Tu te fous de moi? Tu n'as rien trouvé d'autre ?
Le débat devenant métaphysique, Landier, qui a travaillé
pendant plus de six mois au 5 ème Bureau, "Action Psychologique", y a
appris des tas de choses. Il va enfin pouvoir montrer sa science, faire
profiter tous ces incultes de ses immenses connaissances tout juste assimilées,
le bonheur. Bien que maigrelet, il va pouvoir pontifier avec la pointe
d'obésité annonciatrice d'une brillante et inutile carrière au service de
l'Etat. Il prend le casque léger du Kaoued, le pose sur une souche d'arbre de
belle taille. Et, doctoral, commence son exposé. Il montre la souche, bien verticale,
et proclame:
- Voilà un zob!
La section fait
preuve d'une admiration non mitigée. Bouarfa traduit pour Refaï:
- Chouf el zob!
Refaï, béat
d'admiration, ouvre de grands yeux. Landier continue et, montrant le casque,
affirme, péremptoire:
- Voilà le gland!
Il montre alors
la jugulaire et explique: le gland est attaché à la peau par un petit morceau
de peau que les français nomment "prépuce" et les musulmans
"bekchicha". Son excision est une opération que l'on désigne sous le
nom de "circoncision".
Il reprend son
souffle. L'attention est à son comble, l'auditoire est captivé. On en apprend
des choses dans l'armée française. Ils ne sont pas venus pour rien. Un voyage
formateur.
- La véritable
et probablement la seule différence notable entre les religions et, donc, entre
les civilisations qui se partagent la Méditerranée tient tout simplement à la
façon dont elles s'occupent du zob. Les catholiques ne pratiquent pas la
circoncision, les israélites doivent l'effectuer le huitième jour après la
naissance, les musulmans ...
On ne saura
jamais la suite, toujours comme ça : c'est quand le débat devient passionnant
que l'inopiné se produit. Landier est bien lancé, mais soudain la fusillade
éclate ...
Mardi 6 Octobre 9 h 00 AM
- Sergent ! Sergent ! Chouf . . .
Ils sont tous
mis à plat ventre, un réflexe, dans un désordre remarquable, sauf le Kaoued,
qui tape doucement sur l'épaule de Landier et lui montre le petit col au Sud,
là où Profizi et ses gus doivent se balader. Une petite fumée monte, sans doute
une grenade qui a explosé. Ils se relèvent et contemplent la situation.
- Ils sont
accrochés! dit Jacob . Merde!
- Essaie de les
avoir à la radio, demande Djebbar à Potoski.
Potoski a beau essayer, pas de réponse. Dans ces
conditions il faut donner l'alerte et ensuite changer de fréquence radio: si
les fellouzes ont piqué le poste, ils pourraient tout savoir sur leurs
mouvements. Potoski hurle:
- Tout ça vaut
mieux qu'une jambe cassée!
Il a tout juste
fini les trois exemplaires du signal d'alerte rouge que le capitaine essaie de
lui couper la parole:
- Arrêter de vous ...
Mais Potoski
est déjà au boulot pour changer de fréquence. Le capitaine le retrouve vite
fait et commence à gueuler. Djebbar lui explique : la troisième section a
certainement des problèmes, on a perdu leur contact.
- Vous allez les aider tout de suite, et pour éviter
que les fellouzes ne vous prennent dans le dos, je demande immédiatement un
soutien d'artillerie. Objectif : là où vous êtes actuellement!
- Quoi ?
- Qu'est-ce que
vous attendez!
- Mais mes hommes n'ont aucune expérience!
- Exécution, ça
leur fera . . . .
Landier et Jacob ont tout entendu. Avec Lopez et Djebbar
ils expliquent le topo en vitesse aux autres. Ils n'ont envie ni d'aller se faire
trucider, ni de ramasser du 105 sur la carafe. C'est pourtant la seule
solution: il va falloir carburer pour gagner le flanc nord de la colline et
pour ça se dépêcher de descendre la pente et de franchir le torrent. Sinon ...
ils ont vu les restes du bourricot. Un lendemain décoratif style Chien Andalou
que l'on admire au cinéma mais qui n'enchante personne.
Ils démarrent
suivant la ligne de plus grande pente du thalweg, en dehors de tout sentier.
Landier a pris le FM du Kaoued, Djebbar harcèle les retardataires, Jacob a sa
petite crise de trouille, Bicanet bondit comme un fou, il veut casser du
fellouze. La descente, hors sentier est difficile, trop lente.
Ils finissent
par arriver au torrent, le traversent en se trempant les godasses, récupèrent le
petit sentier qui le longe pendant quelques mètres, recommencent à grimper. Ne
pas rester dans ce trou.
Mardi 6 Octobre 9 h 30 AM
Il était temps: les deux premiers obus, ceux qui servent à
régler le tir, tombent sur leur objectif initial, le Taïrao. Pas si mal pour un
premier tir. Il faut quand même aller plus loin en vitesse, une erreur d'un ou
deux degrés au départ et c'est pour eux. Obligés d'aller voir ce qui s'est
passé au col. Les retardataires prennent des risques pour leur peau. Fissa! La
montée n'est pas plus facile que la descente, une bonne grimpette avec la
charge et les armes, Djebbar en tête, suivi de Landier et Bicanet avec les FM ,
cette fois c'est Jacob qui raffûte les derniers. Pendant ce temps les
artilleurs continuent de canarder le Taïrao, un seul obus tombe dans le
thalweg, on se demande pourquoi, et l'explosion fait un boucan du diable,
remuant les caillasses qui voltigent, un éclat d'obus se plante dans un arbre
pratiquement à mi-pente. Accélération. Ils parviennent au mini col en
sueur.
Mardi 6 Octobre 10 h
00 AM
Horrible! Toute la troisième section a été massacrée.
Aucun survivant. Ils sont allongés, à poil, tués d'abord puis égorgés ensuite,
les couilles dans la bouche, les fellouzes ont tout récupéré, habits, matériel,
etc ... La terre n'a pas encore absorbé tout le sang. Ils n'ont laissé
que les colliers avec l'identification, les "plaques à vache", sur
lesquelles est inscrit en double le numéro matricule. Une fois la plaque
coupée en deux, une des deux inscriptions sera envoyée à la famille, l'autre
sera fixée sur le cercueil. Ceux des métros auront droit au retour sur le
porte-avions Dixmude, une dernière balade gratos offerte par la mère patrie,
comme elle est gentille, une vraie Mère Poule! Les tirailleurs sont
pétrifiés devant ce spectacle, les musulmans autant que les métros ou le
pied-noir. Le traitement a été le même pour tous les hommes de la
section. Zobi-Wahad est tétanisé devant le cadavre de son pote de douar
Rhadi qu'il a fini par reconnaître. Ils ont particulièrement soigné Profizi
dont la tête est pratiquement détachée du tronc. Sérieux coup au moral, ils
sont tous verts de terreur. Le Kaoued est agité de tremblements nerveux, Jacob
se détourne pour dégueuler, un "spectacle" qu'ils ne risquent pas
d'effacer de leur mémoire.
Potoski, le
premier à réagir, fait signe à Djebbar, appelle le capitaine et le lui passe.
Après le contact rituel et l'information, Schläfli s'excite :
- Qu'est-ce que
vous foutez-là? Vous devriez déjà être à leurs trousses! Ah! Quel dommage que
je ne sois pas sur place! Magnez vous la rondelle!
- Mais ... les
cadavres, on ne va pas les laisser là tous seuls ...
- Laissez quatre gus avec! Ils ne vont pas
s'envoler!
- Nous ne sommes pas ...
- ça vous fera
la ...
Djebbar a raccroché avant la fin . Lopez reste
surveiller les corps avec trois rombiers pas spécialement rassurés. Pas un
d'entre eux ne sait le plus sûr: rester ici ou continuer? Il se lance dans un
discours en arabe dans lequel il explique que les fellouzes ont pratiqué les
mêmes sévices avec ou sans bekchicha! Pour eux pas de différence. Les algériens
avaient bien compris, pas utile de leur faire un dessin. Ils baissent la tête.
Mardi 6 Octobre 10 h 30 AM
Le reste de la
section repart, mais ce n'est plus la promenade de santé, la colonie de
vacances en uniforme kaki, les filles ne sont plus l'unique objet de réflexion.
Le silence s'est imposé de lui-même.
Djebbar ouvre la marche avec Potoski, encadré par
Landier et Bicanet, ils ont les FM en bandoulière, prêts à tirer. Le Kaoued
suit Landier et Zobi-Wahad suit Bicanet portant les chargeurs en rab. Pour une
fois ils ne s'engueulent pas, tout à leurs pensées macabres. Les distances sont
respectées, le silence aussi. Djebbar rattrape le coupe-feu, les autres vont
poursuivre la marche dans les broussailles qui ont pris possession des flancs
de la bosse. La section s'égrène jusqu'à Jacob qui ferme la marche. Quelques
traces sont visibles. Landier réfléchit: c'était une embuscade bien
tendue, l'élément d'assaut était sur le flanc sud du col, l'élément de
soutien avec probablement un FM était plus haut sur la bosse. En balade de
santé comme la quatrième section, les tirailleurs ont été totalement surpris,
avec une ou deux grenades, l'effet de choc a été total. Ils ne savaient pas ce
qu'était une guerre. Information sanglante: c'est une boucherie.
Mardi 6 Octobre 11 h 30 AM
Une fois la
bosse grimpée, une descente s'annonce, tranquille. Les broussailles disparaissent
peu à peu, laissant place à une prairie à la normande, sans les vaches,
parsemée d'oliviers à la place des pommiers.
Et soudain, dans un repli de terrain, presque
camouflé, un petit hameau apparaît. Hameau est un bien grand mot, quatre
bâtiments couverts de tuiles sont alignés dans le sens de la pente. Djebbar
organise l'avance: les FM vont rester derrière les bâtiments, à une vingtaine
de mètres, Bicanet couvrant les maisons, le Kaoued qui reprend son FM les
échappées possibles sur la droite.
Le reste de la section, contourne sur la gauche et
va fouiller les cahutes en redescendant. Tout se passe comme prévu. Jacob, qui
a retrouvé des couleurs, fait sortir les habitants, quatre femmes et cinq
gamins. Les femmes sont habillées à la kabyle, un fichu sur la tête, pas comme
les oranaises dont on ne voit qu'un œil. Tout ce monde a la peau grise, et
n'est pas rassuré. Ils sont évacués de l'autre côté, et se retrouvent face aux
FM. Ils râlent comme des voleurs et ne veulent pas se ranger. Bicanet pique sa
crise, ils les zigouillerait tous, il tire une rafale dans le toit. Landier
gueule:
- Tiens-toi
tranquille! On va pas tuer des gamins!
Et le sentant prêt à faire n'importe quoi, il
prend le FM et l'installe à côté du Kaoued. Il s'en servira lui-même. Les
évacuées se pelotonnent avec leurs gamins. Ils sont bien groupés et silencieux,
ayant compris le risque. Les mecs sont à cran, prêts à tirer, ça se voit.
Djebbar et Jacob dirigent la fouille des baraques,
ouverture des portes façon militaire, à coups de latte, vraiment la
misère dans ce bled. On se demande de quoi ils vivent. On ne trouve que de la
semoule, du riz tout gris et de l'huile d'olive. Quelques poules traînent dans
la cour. Elles ont intérêt à pondre. Les troufions terminent leur visite et ressortent.
La tension est au maxi. Djebbar et Jacob causent un instant:
- Ce lieu
s'appelle Beni-Rasdoun, dit Djebbar à Jacob, il a fini par le trouver sur la
carte. Ils connaissent forcément les fellouzes. On va fouiller de nouveau les
mechtas tous les deux.
Ils recommencent ensemble. Rien dans la première
maison. Dans une dépendance toujours rien. Mais dans la suivante, Jacob marche
sur un vieux tapis pourri jadis berbère, s'accroche la godasse sur quelque
chose de dur, comme il est crispé sur la détente il lâche une rafale de PM sans
le faire exprès sur un grand pot en argile qui contient de l'huile. La sauce à
salade ... Il gueule et soulève le tapis découvrant une tôle ondulée garnie de
paille, sans doute pour étouffer le bruit.
Ils la dégagent,
découvrent un trou assez large pour laisser passer un bonhomme, qui se
transforme sans doute en couloir ou en cache. Impossible de voir le bout, de
toute façon ils ne risquent pas, ils n'ont pas de lampe électrique. Les deux se
regardent et Djebbar se décide. Il lance une grenade offensive dégoupillée dans
le trou, Jacob remet vite fait la tôle. Ils ressortent en courant avant
l'explosion et attendent.
Pas longtemps :
faisant sauter en l'air la tôle, un vieillard et un ado déboulent, hagards, un court
moment après le pet. Le vieux se met à hurler:
- Raïs el
djezaïr francaouia!
Raïs el Général de Gaulle!
Il est grand,
maigre, les pieds nus, vêtu de blanc un peu terreux, un grand chèche blanc
autour de la tête, une barbe blanche taillée en pointe, un placard de
décorations rutilantes sur la poitrine, il a dû faire Monte-Cassino, une allure
de fakir de bande dessinée. L'ado a un curieux comportement l'air d'un retardé,
un maboul, dit Djebbar, il serre le vieux, terrorisé. Il est petit, fringues en
mauvais état, d'une couleur indéfinissable, il n'a pas du se laver depuis un
bout de temps. Le vieux redémarre:
- Raïs el
Djezaïr francaouia!
Raïs el Général de Gaulle!
Pas possible,
pendant ses vacations dans l'armée française un infirmier chercheur l'a vacciné
avec un saphir, en avance sur son temps. Jacob, sous tension depuis trop
longtemps pète les plombs tout d'un coup:
- Foutez le
camp! Dégagez de là! Hem'chi! Hem'chi!
Et, pour les convaincre qu'il ne plaisante pas, le
voilà qui tire en l'air une rafale de Mat 49! En désignant le bas de la casba
pour qu'ils aillent se joindre aux autres. Et la mitraillette s'enraye! Djebbar
se précipite sur Jacob pour tenir cette saloperie, éviter qu'elle fasse un
massacre, il faut que les balles partent en l'air. Le vieux chibani se rend
compte du danger, lui qui a baroudé pendant des années pour la France, et
prenant le malheureux par le bras, il se met à courir dans la direction qu'on
lui indique. Il a encore une bonne foulée pour son âge, le bougre. Ils déboulent
dans l'espace libre, le Kaoued crie " Sergent, y'en a deux qui se tirent !
". Landier, crispé, surpris, sursaute, appuie sur la détente,
expédie instinctivement une rafale de FM.
Sa mère lui a dit, répété, qu'il fallait toujours
travailler sérieusement, bien s'appliquer quand on fait quelque chose, et il a
obéi à sa mère : il a bien appris à tirer, et maintenant ils sont là tous comme
des cons, à regarder le travail: ils ne risquent plus d'avoir mal aux
dents, leur parcours sur cette terre est fini, bien fini, la rafale a
coupé en deux au niveau de la ceinture le maboul et le chibani.
(extrait)
Copyright R. D. 2002